Alors que la France s’engage à renforcer ses opérations de surveillance maritime pour intercepter les embarcations de migrants, la Société nationale de sauvetage en mer (SNSM) alerte sur une dérive possible. Les sauveteurs refusent toute implication dans des missions relevant du maintien de l’ordre ou du contrôle migratoire.


Un rôle humanitaire, pas sécuritaire

Depuis la signature du dernier accord migratoire entre la France et le Royaume-Uni, une doctrine d’intervention en mer se met progressivement en place sur les côtes de la Manche. Objectif affiché : empêcher le départ des « small boats », ces embarcations de fortune utilisées par les migrants pour traverser la Manche vers le Royaume-Uni.

Le dispositif prévoit notamment la mise en place d’unités maritimes chargées d’intercepter ces bateaux dans la bande côtière dite des « 300 mètres ». Une ligne de flottaison mouvante, en fonction des marées, qui soulève plusieurs interrogations logistiques et juridiques. Aux yeux des bénévoles de la SNSM, une ligne rouge est en train d’être franchie.

« Nous ne sommes pas des auxiliaires des forces de l’ordre. Notre seule mission est de sauver des vies, quelles qu’elles soient. »
— Un responsable de station SNSM, souhaitant garder l’anonymat

Si l’accord franco-britannique mobilise principalement les forces de sécurité intérieure, les sauveteurs craignent d’être associés, malgré eux, à ces nouvelles missions d’interception.


Des inquiétudes sur le terrain

Dans plusieurs stations locales du littoral, les responsables de la SNSM expriment une forme de réserve vigilante. À Boulogne-sur-Mer, Gérard Barron, président local, insiste sur le rôle exclusivement humanitaire de ses équipes.

« Nous n’intervenons que dans le cadre du sauvetage en mer. Pas pour renforcer la police ou stopper des embarcations. »
— Gérard Barron, président de la SNSM Boulogne

Même prudence à Berck, où Vincent Masselot, président de station, observe attentivement les évolutions à venir. « Ce sont des décisions politiques. Nous n’avons pas à en juger, mais nous devons rester fidèles à notre mission », souligne-t-il. Et de rappeler : « La SNSM n’est pas là pour faire de la lutte contre l’immigration clandestine, notre président national l’a dit clairement. »

Ce positionnement est partagé par une grande majorité des bénévoles, d’autant plus qu’aucune consigne claire ne leur a été transmise à ce jour. Plusieurs membres s’inquiètent d’une possible confusion sur le terrain.

« Si on nous demande de servir de support à une opération d’interception, nous démissionnerons. Ce n’est pas notre éthique. »
— Un bénévole de la SNSM du Pas-de-Calais


La zone des 300 mètres, une frontière floue

Au cœur du dispositif, la fameuse bande littorale des 300 mètres cristallise les tensions. Elle correspond à une zone dite « d’eau peu profonde », située entre le rivage et le large, où les autorités veulent stopper les départs avant qu’ils ne deviennent trop dangereux.

Mais dans les faits, cette frontière est difficile à apprécier. Sa configuration varie selon les conditions de marée, les courants, ou encore la topographie des plages. Pour les sauveteurs, cela complique considérablement toute intervention coordonnée.

« À partir de quand estime-t-on qu’une embarcation est en détresse ? » interroge un sauveteur. « Est-ce lorsqu’elle a franchi une certaine distance ? Lorsqu’elle dérive ? » Ces questions, aujourd’hui sans réponse claire, pèsent sur les épaules de ceux qui risquent de se retrouver en première ligne.


Un contexte sous haute pression

L’accord migratoire signé entre la France et le Royaume-Uni intervient dans un climat tendu. Londres réclame davantage de résultats concrets pour freiner les traversées illégales. En 2024, plus de 30 000 migrants ont tenté la traversée de la Manche, malgré les conditions périlleuses. La réponse des autorités françaises s’est traduite par une intensification des moyens terrestres et maritimes.

Le nouveau plan prévoit également la création d’unités mobiles en mer, spécifiquement chargées d’empêcher les départs. Ces équipes ne relèvent pas de la gendarmerie maritime ni de la police aux frontières, mais sont pilotées depuis le ministère de l’Intérieur.

Pour la SNSM, cette militarisation du littoral change la nature des interventions. Et floute les lignes entre le sauvetage et le contrôle.


L’identité de la SNSM en question

La Société nationale de sauvetage en mer est une organisation de bénévoles, financée à près de 80 % par des dons privés. Elle repose sur un engagement libre, au service de la protection de toute vie humaine en mer. À ce titre, elle affirme son indépendance vis-à-vis des logiques de contrôle migratoire.

Historiquement, la SNSM intervient en coordination avec le CROSS (Centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage), uniquement en cas de détresse avérée. Son engagement repose sur un principe fondamental : la neutralité.

« Nous ne posons jamais la question de savoir qui est à bord, ni pourquoi. Nous intervenons pour sauver, pas pour interroger. »
— Un ancien président de station SNSM

Ce modèle est aujourd’hui confronté à des enjeux nouveaux, qui pourraient le fragiliser. Certains responsables de station redoutent que l’image de la SNSM soit compromise si elle est associée, même indirectement, à des opérations d’interception.


Perspectives et incertitudes

À ce stade, les discussions entre la SNSM et les autorités restent limitées. Aucune directive claire n’a été émise sur la posture à adopter en cas de présence simultanée d’embarcations de migrants et de forces de l’ordre.

Le gouvernement, de son côté, insiste sur la nécessité d’agir face à des départs de plus en plus nombreux et organisés. Mais les sauveteurs rappellent que l’intervention humanitaire doit rester leur seul horizon.

Alors que la pression migratoire ne faiblit pas, et que les dispositifs de surveillance se renforcent, la SNSM pourrait bien être contrainte de réaffirmer, dans les mois à venir, son indépendance et ses limites d’intervention.

« Notre présence en mer ne doit pas être utilisée à des fins de dissuasion. Ce serait contraire à nos valeurs. »
— Un cadre national de la SNSM

La ligne de flottaison entre sauvetage et contrôle reste, pour l’heure, aussi incertaine que les eaux dans lesquelles naviguent les bénévoles.

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