Le projet de décarbonation des hauts fourneaux d’ArcelorMittal à Dunkerque, l’un des piliers de la stratégie industrielle verte de l’État, est actuellement mis en pause. Mais une rumeur tenace enfle depuis plusieurs semaines dans les rangs des salariés : le groupe aurait déjà perçu une avance de l’aide publique promise.
Entre suspicion syndicale, agacement de la direction et vérifications du côté de l’État, la vérité semble encore floue pour certains, alors que les enjeux sont colossaux.
1,8 milliard d’euros de soutien, un chantier stratégique suspendu
À l’échelle nationale, l’État a annoncé 1,8 milliard d’euros de soutien public à ArcelorMittal, dont 850 millions via une convention signée en janvier 2024 avec l’ADEME, l’Agence de la transition écologique. Le but : aider l’industriel à transformer profondément son modèle en remplaçant les hauts fourneaux à charbon par des fours à arc électrique et un réacteur DRP (Direct Reduced Iron).
Objectif affiché : –35 % d’émissions de CO₂ à l’horizon 2030, et la neutralité carbone à 2050.
Mais fin novembre 2024, ArcelorMittal a mis le projet en pause, invoquant une conjoncture économique défavorable et une instabilité politique européenne, laissant planer le doute sur la suite des opérations.
Rumeurs d’un versement anticipé : une suspicion qui enfle dans l’usine
Depuis cette annonce, les bruits de couloir se multiplient dans l’enceinte du plus grand site sidérurgique français. En toile de fond : la crainte que des aides aient déjà été versées à l’entreprise, alors même que le chantier est à l’arrêt.
Lors de l’assemblée générale nationale de la CGT sur la sidérurgie le 19 mars dernier, ces inquiétudes ont été remises sur la table.
« Il se dit qu’Arcelor aurait reçu 123 millions d’euros en avance de phase. Mais il faut rester prudents. On veut des éléments concrets », explique Cédric Brun, conseiller régional et référent à l’Union départementale CGT Arcelor.
Pour Gaëtan Lecocq, représentant CGT sur le site de Dunkerque, le flou alimente la défiance :
« On a l’impression qu’on nous cache des choses. On veut la transparence. »
La direction tape du poing sur la table : « Zéro euro touché »
Exaspérée par ces rumeurs, la direction locale d’ArcelorMittal a tenu à démentir catégoriquement :
« On n’a pas touché un euro sur les 850 millions d’aides publiques. C’est totalement faux ! Ça fait un moment que cette rumeur circule, ça suffit. Nous ne toucherons rien tant que le chantier n’a pas démarré », affirme-t-elle.
L’industriel ajoute même que les seuls investissements réalisés à ce jour sont à sa charge :
« C’est nous, Arcelor, qui avons déjà investi 90 millions d’euros d’études sur ce projet de décarbonation. »
L’État confirme : aucun versement effectué à ce stade
Contacté, le ministère de l’Économie (Bercy) est sur la même ligne. Il rappelle que les versements sont conditionnés à la commande des équipements, qui n’a pas encore eu lieu.
« L’État initiera le versement de cette aide au moment où ArcelorMittal procédera à la commande effective des équipements, à savoir les fours à arc électrique et le réacteur DRP », précise-t-on.
En clair, pas d’équipement commandé, pas de fonds débloqués.
Vers plus de transparence ? Une commission d’enquête à l’Assemblée
Du côté des institutions, la question commence à intéresser jusqu’à l’Assemblée nationale. Le député Carlos Martens Bilongo, rapporteur spécial du programme « Investir pour la France 2030 », s’est saisi du dossier dans le cadre de la commission d’enquête sur les plans de licenciement.
« J’ai auditionné l’ADEME, j’ai accès à des documents confidentiels. Je vais vérifier si une avance a été versée, et qui a payé les premières études. Il faut rappeler que, dans tout marché public, un premier versement est courant à la signature du contrat », souligne l’élu.
Une défiance symptomatique d’un climat tendu
L’affaire dépasse le simple cadre administratif. Elle traduit le climat d’inquiétude et de méfiance dans un secteur industriel en pleine mutation, où l’emploi, l’environnement et la souveraineté industrielle sont intimement liés.
Pour les salariés, il ne s’agit pas seulement d’argent public ou de calendrier. Il en va de la crédibilité du projet, de la confiance envers la direction, et de l’avenir d’un site stratégique pour l’industrie française.
Les semaines à venir, entre travaux parlementaires et arbitrages industriels, devraient permettre d’y voir plus clair.










