Par Myriam Bouchain et Carla Ducatillon

Dans les couloirs feutrés de l’Éducation nationale, le nom de Frantz Fanon reste un murmure. À peine évoqué dans les programmes scolaires, trop souvent relégué aux marges, il demeure l’un des grands absents d’une mémoire collective française qui peine à regarder son passé colonial en face. Et pourtant, Fanon est un héros français. Il a combattu aux côtés du général de Gaulle pour la libération de la France durant la Seconde Guerre mondiale. Il a soigné les âmes blessées et dénoncé l’inhumanité des empires. Alors pourquoi son œuvre dérange-t-elle autant ?

Une pensée qui dérange l’ordre établi

Frantz Fanon, né en Martinique en 1925, psychiatre de formation, s’est imposé comme l’un des penseurs majeurs de la décolonisation au XXe siècle. Son regard sur la colonisation n’est pas seulement politique ou historique : il est d’abord psychiatrique. À travers son expérience de médecin en Algérie, Fanon a analysé la colonisation comme une entreprise de destruction psychique, un processus d’aliénation profond qui ronge à la fois les colonisés et les colonisateurs.

Ses ouvrages, Peau noire, masques blancs (1952) et Les Damnés de la Terre (1961), ne sont pas de simples traités théoriques. Ce sont des cris. Des appels à la révolte. Des textes incandescents qui mettent à nu les rouages de l’oppression coloniale, le racisme structurel, la violence d’État. Fanon ne se contente pas d’analyser : il invite à renverser l’ordre. À briser les chaînes. À combattre l’injustice.

Et c’est sans doute là que réside le malaise.

Un héros sans statue

Dans un pays qui se proclame “patrie des droits de l’homme”, on aime les penseurs qui rassurent, pas ceux qui bousculent. Fanon n’est pas célébré comme Victor Hugo ou Jean Moulin. Pourtant, il est un camarade d’idées de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, et son œuvre a irrigué les luttes de libération à travers l’Afrique, l’Amérique latine, les États-Unis et au-delà.

En Algérie, où il s’engage aux côtés du FLN, Fanon devient une figure révolutionnaire. Il prend parti pour les opprimés, refuse la tiédeur des demi-mesures. Les Damnés de la Terre, préfacé par Sartre, est un manifeste en faveur de la révolte des peuples dominés. Mais en France, cette radicalité gêne. Le pays reste hanté par ses fantômes impériaux, incapable de faire pleinement face à sa propre inhumanité historique.

Fanon oblige à une introspection brutale. À reconnaître que le colonialisme fut une entreprise de pillage, de domination, de déshumanisation. Il ne laisse aucune place au mythe d’une “colonisation civilisatrice”. Et c’est précisément cette lucidité, cette intransigeance, qui dérange encore aujourd’hui.

Le paradoxe français

En France, les figures révolutionnaires afro-américaines comme Malcolm X ou Martin Luther King bénéficient d’une large reconnaissance. On les cite dans les écoles, dans les médias, dans les discours politiques. Peut-être parce qu’ils appartiennent à une autre histoire, celle de l’autre côté de l’Atlantique, qui ne renvoie pas directement aux blessures françaises. Parler de la ségrégation aux États-Unis dérange moins que d’interroger la brutalité coloniale en Afrique du Nord ou dans les Outre-mer.

Frantz Fanon, lui, est un miroir. Il parle de notre violence. De nos responsabilités. Il force à regarder les zones d’ombre du récit républicain. Et c’est sans doute pour cela qu’il est si peu mis en avant : parce qu’il rend la République inconfortable.

Une absence programmée à l’école

Pourquoi donc Frantz Fanon n’est-il pas enseigné à sa juste valeur ? Certes, il est parfois mentionné dans le cadre des chapitres sur la décolonisation. Mais son œuvre n’est ni étudiée en profondeur, ni contextualisée comme elle le mériterait. Il est rare qu’on lise ses textes en classe. Rares sont les manuels qui s’arrêtent sur Peau noire, masques blancs, cet ouvrage fondateur qui interroge les effets psychologiques du racisme sur les Noirs, contraints à se travestir pour être acceptés dans un monde façonné par des normes blanches.

On préfère valoriser des figures plus consensuelles, des trajectoires moins subversives. La pensée fanonienne, par sa puissance critique, n’entre pas dans les moules lissés d’une mémoire officielle. Elle effraie parce qu’elle remet en cause des privilèges, une certaine idée de la République, et surtout parce qu’elle demande des comptes.

Pour une réhabilitation nationale

Réhabiliter Fanon ne serait pas seulement un geste symbolique. Ce serait un acte de justice. Un devoir de mémoire. Dans une France en proie à des débats violents sur l’identité, l’immigration, le racisme, relire Fanon, c’est retrouver une lucidité nécessaire sur les blessures du passé et les fractures du présent.

Frantz Fanon n’est pas seulement un penseur martiniquais, ou un militant algérien. Il est un intellectuel français. Un héros de guerre. Un médecin de l’âme. Un éclaireur. Son absence dans nos écoles, nos rues, nos manuels, en dit long sur les zones d’ombre que la République refuse encore de regarder en face.

Le moment est venu de lui faire une vraie place. Pleine. Entière. Fraternelle.

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